Interview de Lynne McTaggart

J’ai interviewé Lynne McTaggart en mai 2012. Ce texte n’a jamais été publié. Journaliste scientifique et auteur à succès, la Britannique présente et analyse les évolutions scientifiques mais aussi sociétales.

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« Tout système basé sur l’individualisme total finit par s’écrouler »

Après Le Champ et La Science de l’Intention, la journaliste et auteur Lynne McTaggart a publié Le Lien Quantique (The Bond). Idées-forces: l’individualisme est une aberration qui repose sur l’illusion d’être séparé ; la compétition doit céder la place à des modes de fonctionnements collaboratifs et équitables, y compris dans le « business »…

Vous êtes venue en France pour faire passer un message. Lequel ?

J’essaie d’amener les gens à vivre « le lien », à le mettre en œuvre dans leur vie, à l’utiliser et essayer de remplacer la compétition par des façons de vivre plus coopératives. Depuis que j’ai écrit « Le Champ », la question qui m’intéresse est : comment vivons-nous dès lors que nous adhérons à un nouveau modèle scientifique qui induit une révolution dans nos façons de penser et de comprendre qui nous sommes ? Ce que j’ai voulu faire avec « Le lien quantique » est une sorte de manuel plus pratique là où « Le Champ » était plus un manifeste. Le public américain notamment est demandeur de « manuels », alors que d’autres cultures comme en France sont plus intéressées par les aspects intellectuels et le débat. Dans ma présentation, j’essaie de montrer aux gens comment nous sommes éduqués et programmés pour nous croire séparés, alors qu’il n’en est rien. La deuxième idée force sur laquelle je m’appuie est « l’équilibre de Nash » (branche de la théorie des jeux d’après le mathématicien John Nash, ndr). Le paradigme actuel dit : pour que je gagne, tu dois perdre. Alors que l’équilibre de Nash démontre que « je gagne seulement si tu gagnes aussi ».

Votre livre contient de nombreuses références scientifiques, des comptes-rendus d’expériences, des entretiens avec des chercheurs… C’est du solide ! 

Oui, j’ai appris à lire la littérature scientifique quand j’étais journaliste et que j’ai lancé ma newsletter « What doctors don’t tell you » (Ce que les médecins ne vous disent pas), qui va bientôt paraître en français d’ailleurs. C’est important pour moi d’interviewer les personnes en profondeur, de lire leurs publications, puis de revenir les voir et d’aller au fond des choses. Pour le livre « Le Champ », j’ai eu avec certaines personnes des dizaines de conversations. En même temps, j’essaie d’écrire des livres agréables à lire, alors je raconte des petites histoires, des à-côtés, pour que ce soit plus vivant.

Quelles sont les découvertes sur lesquelles vous vous appuyez qui vous semblent les plus significatives ?

Mon livre s’ouvre sur une découverte récente en biologie qui me semble fondamentale. C’est le fait qu’un processus aussi connu que la photosynthèse soit un processus quantique (un électron stimulé par la lumière semble emprunter plusieurs chemins à la fois, ndr). Ce qui explique au passage la redoutable efficacité des plantes à exploiter l’énergie lumineuse. Je trouve cela assez incroyable et je l’utilise pour illustrer le fait que rien n’est séparé et qu’il n’existe pas de choses « individuelles ». A la base, je voulais m’attaquer à l’idée même d’individualité. Cette série d’expériences de Graham Fleming est très significative car elle démontre que les processus quantiques ne se produisent pas seulement à l’échelle subatomique mais aussi à notre échelle. Et Fleming est un biochimiste de l’Université de Berkeley, ce n’est pas un farfelu.

La biologie repose sur la physique de toute façon…

Oui, mais les physiciens distinguaient jusqu’à maintenant la physique à notre échelle – qui répond aux lois newtoniennes – et la mécanique quantique qui s’applique au niveau subatomique et qui est  tellement bizarre. Cette frontière entre les deux n’est plus valable aujourd’hui.  Une des dernières recherches dont j’ai eu connaissance concerne notre besoin de nous connecter les uns aux autres. Une étude montre que les personnes les plus malades dans un quartier donné sont aussi les plus riches. L’explication est qu’ils développent des relations de suspicion et de méfiance vis-à-vis de leurs voisins, leur entourage, etc. Et ce manque de confiance les rend malades ! Je ne mentionne pas cette étude dans le livre car j’en ai pris connaissance après la parution. En revanche, je cite dans le livre des recherches qui montrent que le risque de suicide augmente en lien avec les disparités de revenus : plus les revenus des habitants de votre quartier sont élevés par rapport aux vôtres, plus votre risque de suicide augmente.

Ne pensez vous pas que le problème reste que la science n’a pas identifié la véritable nature de ce lien qui nous unit ? On connaît l’intrication quantique et on l’extrapole à notre échelle, mais la nature physique de ce lien reste inconnue.

Oui la science ne comprend pas encore la nature du lien, et elle ne l’accepte pas complètement en dépit des tonnes de preuves qui existent.

Parce que ce sont des preuves indirectes ?

Non je dirais qu’il existe des preuves directes. Quand j’utilise le mot Lien (Bond), je ne parle pas seulement de ce qui unit les particules subatomiques. Quand on regarde une particule, ce n’est pas une chose, ce n’est pas une entité individuelle, c’est un « changeur de forme », c’est-à-dire quelque chose qui change de forme sans cesse et échange constamment de l’énergie et de l’information avec d’autres particules subatomiques. Elles changent toutes sans cesse de forme et ne seraient rien les unes sans les autres. Ce que j’essaie de dire est que l’univers est finalement un ensemble de relations. Mais cela se vérifie à toutes les échelles et dans tous les aspects de notre vie. Si l’on regarde en biologie, nous sommes ce que nous sommes seulement à cause de toutes les influences de notre environnement. Le gros problème qui se pose à la science est qu’elle a divisé l’univers en choses individuelles et séparées. Elle doit corriger cela et décrire l’univers comme un tout inséparable où chaque chose affecte les autres à tout moment. Par exemple, le soleil affecte notre comportement et notre biologie à chaque instant, comme tout ce qui fait partie de notre « environnement » au sens large. Nous devons créer un nouveau paradigme avec cela, intégrer cette idée, plutôt que de continuer à penser le monde selon le concept newtonien en termes d’entités séparées. Bien sûr, j’utilise le mot Lien de façon métaphorique. Mais « Bond » est plus fort que lien (link) car il signifie que deux choses sont très intriquées et connectées.

Mais la conscience fait partie de votre description du lien, alors qu’elle reste hors de la physique « mainstream » ?

Oui tout à fait. La conscience est le lien entre la matière et l’esprit. La physique orthodoxe ne l’accepte pas mais c’est pour cela que j’écris des livres avec de nombreuses références pour montrer qu’il y a beaucoup de science pour soutenir toute cette vision.

Sur votre site internet, vous faites également le « lien » entre ces recherches et les événements sociopolitiques comme les « Printemps Arabes », les mouvements « Occupy Wall Street » et autres, les émeutes de Londres, etc. Vous regardez l’image globale.

Oui, tout ce qui touche à l’iniquité et l’injustice (unfairness) est pour moi très intéressant à observer. J’ai terminé le livre avant les Printemps Arabes ou le mouvement « Occupy », et j’ai été très intéressée par toutes les démonstrations de ce besoin fondamental de justice et de solidarité. Ce besoin repose sur la réciprocité : si je suis bon avec les autres alors ils seront bons avec moi… Oui la situation de la finance actuellement illustre l’injustice des sociétés modernes et cela va encore empirer, mais c’est une « bonne chose » car tout ce système va disparaître. Tout système basé sur l’individualisme total, façon « chacun pour soi », finit par s’écrouler. On le voit en particulier aux Etats-Unis bien sûr. Tous les problèmes que nous avons aujourd’hui se rapportent à cela, car c’est à cela que l’égoïsme ressemble : les systèmes s’effondrent.

Et nous devions aller trop loin pour le comprendre ?

Oui, tout à fait, nous devions aller trop loin. Et c’est la raison pour laquelle je pense que l’année 2012 nous indique seulement que les Mayas savaient peut-être que ces choses allaient disparaître. Je ne crois pas que ce soit la fin du monde, mais je pense plutôt que c’est la fin de cette façon de vivre. Je mets moins l’accent sur 2012 que d’autres car je pense qu’il va falloir continuer en 2013, 2014… Il y a un danger à penser que tout va arriver automatiquement et qu’il suffit de s’asseoir et attendre…

Que les extraterrestres viennent nous sauver…

Oui, exactement ! (rires)

Vous êtes donc optimiste sur l’avènement d’un « nouveau paradigme » ?

Je pense que nous allons encore traverser de grandes difficultés ; il va y avoir encore beaucoup de « merde » (en français). Actuellement « ils » essaient toujours de réparer l’ancien système, et pas d’en inventer un nouveau. Ils vont devoir reconnaître que c’est intenable et qu’il faut inventer de nouvelles façons d’être. Il y a tant de mouvements locaux qui sont formidables, au Royaume-Uni par exemple. J’écris sur les « héros locaux », des gens qui font des choses nouvelles, et je reçois des tas de courriers me parlant d’initiatives solidaires dans de nombreux domaines.

Vous auriez pu prédire les mouvements sociaux comme « Occupy » ?

C’est vrai ! C’est drôle parce qu’avant « Occupy » j’ai lu l’essai d’un économiste qui rappelait que 1 % de la population aux Etats-Unis contrôle 40 % de la richesse, et je voulais m’appuyer là-dessus. Puis le mouvement « Occupy » est né en proclamant qu’ils étaient les 99 % ! En fait cet économiste et d’autres ont prédit tout cela et j’étais seulement convaincue qu’ils avaient raison. Il se trouve que je relis actuellement « Les Raisins de la colère » de John Steinbeck, et c’est choquant de voir que les choses n’ont pas vraiment changé depuis cette époque, surtout en Amérique. On te jette du wagon si tu ne peux pas t’y accrocher. L’Amérique est un endroit merveilleux pour les gens qui ont une idée et vont pouvoir faire de l’argent, mais si ce n’est pas le cas il n’y a aucun filet de sécurité.

Que devons-nous faire pour aller dans la bonne direction ?

Le travail va encore être long et difficile. Cela va demander des efforts pour nettoyer le monde de la compétition. On nous a tellement appris que la seule façon de gagner est aux dépens de quelqu’un d’autre que cela s’insinue dans nos activités et nos vies de tant de façon différentes et insidieuses. L’important est d’abord de devenir vraiment conscient du fait que nous sommes compétitifs dans nos façons de procéder, alors que nous n’avons pas à l’être ni dans les affaires, ni dans l’éducation. Les méthodes collaboratives marchent, y compris dans le business. Par exemple, Microsoft avait une structure pilotée par un conseiller que je connais. Ils avaient mis en compétition des équipes sur des projets, avec des bonus financiers à la clé, pour que les meilleures idées sortent. Mais cela a créé un tel climat de peur et de méfiance que l’innovation a été tuée, étouffée. En particulier par rapport à d’autres entreprises comme Google où les équipes fonctionnaient sur un mode collaboratif, générant un environnement bien plus créatif. On observe également cela à l’école : si l’on met des bons élèves avec des élèves moyens ou en difficulté pour qu’ils travaillent ensemble, non seulement il y a moins de problèmes de harcèlement, mais il apparaît que tous les élèves progressent, les bons comme les autres.

Une réflexion sur « Interview de Lynne McTaggart »

  1. J’adhère complètement à « l’équilibre de Nash ».
    Je crois que les médecines parallèles tendent vers ce lien dont il est question.

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