Interview de Daniel Tammet

J’ai rencontré Daniel Tammet en février 2013 à l’occasion d’une interview pour le magazine de l’Inrees. Une version courte de l’entretien a été publiée sur le site internetJe propose ici la version intégrale. 

Tammet

Après s’être fait connaître à travers des performances ahurissantes de calcul, de mémorisation ou d’apprentissage des langues, puis s’être prêté à des recherches scientifiques pour comprendre les capacités de son cerveau unique, Daniel Tammet est aujourd’hui un auteur épanoui. Dans son dernier livre, L’éternité dans une heure,  les chiffres croisent les mots, la poésie dialogue avec les mathématiques, et l’imagination se révèle sans limites. L’auteur a raconté dans deux précédents ouvrages son parcours d’enfant autiste et épileptique, et son amour des nombres et des mots. L’entretien s’est bien sûr déroulé en français.

Q : Avec la poésie des nombres, vous êtes sur des territoires  où l’approche mathématique rejoint la poésie. Vous avez ce lien particulier entre les mots et les nombres depuis l’enfance. Est-ce cela qui vous a donné envie d’écrire ce livre, comme une évidence ?

DT : Exactement, c’est mon propre parcours qui n’est pas celui d’un mathématicien bien sûr. Je suis écrivain, je suis dans le souci de l’écriture et du langage. Pour moi les mathématiques sont des histoires et il faut les raconter, pas seulement compter mais raconter, comme un roman, avec des personnages, des émotions, des couleurs… 

Pour vous les nombres ont toujours été associé à des émotions, des couleurs… ? Oui, toujours associés aux couleurs, aux passions, aux émotions, aux sentiments. C’est donc une évidence pour moi qu’il n’existe pas cette division un peu artificielle entre la littérature et les mathématiques. A mes yeux il s’agit à peu près de la même chose : des grandes réponses aux questions universelles que nous nous posons tous. Qu’est-ce que la vie, la mort, l’amour… ? Il y a la littérature d’un côté, les mathématiques de l’autre, et la religion utilise les deux. En fait les deux sont très proches.

Les mathématiques incarnent et résument la science selon vous ?C’est la science de l’imagination.

C’est une discipline à part dans les sciences ? Absolument, puisqu’il ne s’agit pas de choses concrètes, tangibles, pas uniquement en tout cas, mais d’idées qui sont universelles et qui sont au-delà de notre propre biologie, géographie, histoire, de notre propre vécu. Le fait que nous n’ayons pas onze doigts par exemple ne nous empêche pas de nous poser la question : qu’est-ce que ça ferait si… ? Comme dans l’histoire de la reine anglaise Anne Boleyn que je raconte dans le livre et qui semble-t-il avait 11 doigts. On peut comme dans un roman imaginer ce personnage historique comme un personnage de roman et se poser cette question : qu’est-ce que ça ferait pour nous qui comptons avec dix doigts s’il fallait tout changer parce que notre biologie était autre ?

Pensez-vous que les mathématiciens « inventent » ou « découvrent » quelque chose qui existe déjà ? J’ai toujours le sentiment quand j’écris que je découvre quelque chose, qui existe déjà, qui est déjà réel et qui n’a pas besoin de ma permission pour être réel. Mais en l’écrivant je le découvre moi-même, à l’instant même, en mettant sur une page blanche ce mot, cette phrase, cette idée. Et de même je pense qu’un mathématicien, lorsqu’il écrit une idée, un théorème, une équation, mon sentiment est qu’il s’agit plus d’une découverte que d’une invention pure. Dans le sens où il aurait tout inventé tout seul, et où sans lui nous n’aurions jamais connu cela.

Est-ce que cela veut dire que les mathématiques sont le langage de la nature, voire la structure même de l’univers ? Oui, il est certain que les mathématiques sont universelles, dans le sens où effectivement c’est une structure pour notre univers, mais je pense que c’est la même chose pour les écrivains. C’est pourquoi je veux rapprocher ces deux mondes. Les mathématiciens sont des explorateurs qui découvrent la réalité. Mais je pense que l’écrivain par son travail découvre aussi des choses de notre univers sur la page blanche, souvent des choses intimes sur les personnes, les réflexions, les idées…

La notion de beauté et d’élégance est commune aux deux domaines. En science, cette idée de beauté ne concerne que les mathématiques. Qu’en pensez-vous ? Oui il y a cette fascination chez les mathématiciens, cette obsession même pour la beauté, que je partage entièrement. C’est pourquoi je parle de poésie, parce que la poésie est une quête obsessionnelle de la beauté et aussi de la vérité. Quelque chose qui s’apparente à la vérité en tout cas, qui me mène vers cela. Et les mathématiciens comme les écrivains considèrent que la vérité et la beauté sont cousines, qu’on ne peut pas avoir l’une sans l’autre, la vérité sans beauté. La vérité est toujours controversée, mais la beauté reste quelque chose de plus universel. On peut tous être à peu près d’accord sur la beauté de telle ou telle musique, peinture, équation ou roman. La beauté nous dit : oui, je suis sur le bon chemin.

Mais la beauté est subjective, alors que la vérité scientifique doit être objective, faire consensus ? Oui mais je parle du travail de celui ou celle qui est en train de faire cela, le mathématicien ou l’écrivain, qui est dans la subjectivité absolue. Mais cette subjectivité l’aide à découvrir quelque chose pour lequel il n’aurait peut-être jamais pris le temps et le travail nécessaire, ou n’aurait pas eu la foi de persister dans son parcours pour y arriver. Puisque par définition, le mathématicien comme l’écrivain partent de rien, d’une page blanche et seulement une idée, une intuition. C’est très abstrait et il faut avoir une certaine foi qui est souvent liée à la beauté. On se dit que cette idée, cette image, cette intuition est tellement belle qu’il faut la suivre, même si ce n’est pas logique, pas crédible ni cohérent.

Ça veut dire que le créateur se laisse porter par quelque chose qui est universel, un courant qui porte la pensée créatrice et qui est déjà là, présent ? Ce qui est incroyable dans l’art en tout cas, c’est qu’on commence avec quelque chose qui est profondément subjectif pour arriver à quelque chose qui est universel, une équation, un roman… C’est tout le travail de l’artiste, dans les deux domaines.

Selon vous, la créativité dans le domaine artistique et scientifique c’est la même chose ? C’est la même chose. Ce sont deux modes d’expression différents bien sûr et on peut donner une seule différence par exemple. Chez le mathématicien l’abstraction est absolument essentielle, tandis que pour un écrivain l’abstraction est comme un poison. Si on commence à écrire de façon abstraite dans un livre, on est mort, on perd le lecteur. Il faut rester dans le tangible, le concret. Tout mon vécu, toute ma démarche est dans le tangible et le concret. C’est pourquoi ce n’est pas une démarche de mathématicien puisque je reste dans les couleurs, les objets, les idées, les personnages, qui sont des choses concrètes, tangibles. Mais j’exprime ce respect, cet amour pour les chiffres et pour les idées mathématiques : qu’est-ce que l’infini, qu’est-ce que la complexité… ? Ma démarche se situe un peu entre les deux.

Avez-vous eu des discussions sur ces sujets avec de grands mathématiciens ? Oui j’ai rencontré certains mathématiciens, dont Cédric Villani, et nous avons eu des conversations très intéressantes, axées sur ces passions que nous partageons : la poésie des nombres, le fait que ce n’est absolument pas quelque chose de froid, de « calculateur » comme un ordinateur, ainsi que le présentent trop souvent les médias. Cédric est un grand mathématicien et il a un regard à partir de cela, alors que moi j’ai le regard d’un écrivain.

Vous souhaitez aussi vous éloigner de l’image d’un calculateur prodige, un ordinateur humain, suite à vos exploits ? En effet, les gens parlent de (ma récitation de) Pi comme un exploit et c’est normal, je le comprends très bien. Mais ainsi que j’en parle dans mes livres et surtout le dernier, c’était une démarche personnelle, artistique, une envie de partager et de raconter ce nombre qui est pour moi un poème numérique, gigantesque, qui parle de l’infini et donc par définition de tout. Et j’ai trouvé que le plus important dans cette expérience incroyable, le plus percutant, est cette émotion qui a été suscitée par ce nombre chez des gens qui étaient non pas des « matheux », mais des femmes de ménage, des ouvriers, des adolescentes, qui sont venus m’entendre et qui avaient parfois vraiment les larmes aux yeux. Puisqu’il y avait là dedans une musique, une poésie dont personne ne leur avait parlé auparavant.

Vous aviez travaillé en amont la mémoire, vous avez mémorisé les décimales comme des paysages, des formes, des textures… Oui, je l’ai appris par cœur. Il n’y a aucun calcul ; c’est comme quand on apprend un poème qu’on aime. On y trouve un sens à la fois subjectif et universel par rapport au rythme, aux répétitions. De la même façon je l’ai appris avec beaucoup d’amour et de passion, et cet amour et cette passion m’ont porté et fait en sorte que cet événement ait lieu.

Vous parlez de motifs remarquables qui se répètent dans Pi. Qu’est-ce que cela évoque pour vous ? La beauté, la perfection du cercle ? Comment le nombre lui-même est-il relié au symbole qu’il représente ? Pour moi c’est la vie, on parle d’un nombre qui n’a pas de fin, qui parle de tout, qui contient chaque séquence possible, potentielle et imaginable, et qui est même capable de nous surprendre parce qu’il ne s’agit finalement que de chiffres qui se répètent et cependant ces séquences font des choses que nous trouvons incroyables et inattendues.

Qu’en pensent les mathématiciens eux-mêmes ? Comment le ressentent-ils ? Je pense qu’ils sont d’accord et qu’ils sont très sensibles à cela. Ils n’ont peut-être pas eu l’occasion d’avoir un regard aussi approfondi ; ils sont davantage pris par des questions abstraites que par des sentiments, mais ils y sont sensibles à cette poésie.

Vous avez passé de tests à l’université UCLA avec Vilayanur Ramachandran. Pouvez-vous nous rappeler les observations essentielles ? Plusieurs articles scientifiques ont été publiés. Ces tests ont eu lieu en 2004 et à l’époque j’étais très partant pour participer parce que c’était une façon de découvrir des choses sur moi-même et de contribuer à la science. Les expériences ont donné un certain nombre de réponses. Mon cerveau n’a pas de différences au plan de la taille ou la construction, il est « normal », mais présente des différences au niveau des connexions dans le cerveau. L’autisme dit « de haut niveau » est une question de développement. Le cerveau évolue différemment et quand quelqu’un voit un visage par exemple et ressent des émotions chaleureuses, je n’ai pas ce même sentiment, mais j’ai ces émotions quand je vois les chiffres. Donc les émotions sont là – je suis très dans l’émotion et c’est donc une idée reçue de dire des autistes qu’ils ne sont pas dans l’émotion – mais c’est une émotion qui est vécue différemment, qui se construit différemment dans le cerveau et qui finalement porte ses fruits comme dans cette poésie, de façon originale, unique. Je pense que c’est cela l’originalité de mon travail.

Continuez-vous à collaborer avec des chercheurs, des neuroscientifiques ? Je suis toujours ouvert à leurs questions. J’ai fait il y a un an et demi un test qui n’existait pas en 2004, sur la synesthésie, dans lequel il fallait répondre à des questions extrêmement précises avec un ordinateur, des couleurs, des différences extrêmement subtiles, des milliers de nuances de couleurs, et les données ont été transmises aux chercheurs aux Etats-Unis. A ma connaissance, elles n’ont pas été publiées encore. Je reste à la disposition de chercheurs mais aujourd’hui je vis à Paris, je travaille et j’écris à plein temps, je donne des conférences un peu partout et c’est plus compliqué. Cela dépend donc de ce qu’on me propose en termes de recherche. Je suis disponible mais je suis davantage artiste et écrivain aujourd’hui. Peut-être que d’autres personnes que moi sont plus disponibles.

Les calculs que vous faites ne font pas intervenir la raison, mais la perception. Diriez-vous que vous avez un mode de perception supérieur à la normale ? C’est de la perception mais ce n’est pas si « anormal » que cela parce que par exemple lorsque nous sommes en train de parler, nous construisons des phrases, plus ou moins correctes, en tout cas pour quelqu’un dont le français n’est pas la langue maternelle. Mais comment faisons-nous ? Il y a un vécu derrière. Nous lisons, nous écoutons, et ainsi nous apprenons que ce mot-là doit aller plutôt ici et que quand on dit ça, il faut dire cela ensuite. Et nous ne sommes pas dans un calcul continu pour savoir comment parler, ce qui prendrait beaucoup de temps pour avoir une conversation. De même, puisque les chiffres avaient aussi pour moi des couleurs, des textures et des images comme les mots, il m’était possible, enfant, de les imaginer de la même façon que les mots et donc de les traiter comme une phrase. Quand il fallait mettre ce chiffre et ce chiffre ensemble pour obtenir tel ou tel résultat, je pouvais imaginer comme dans une phrase où il fallait mettre ce mot-là et ce mot-ci pour arriver à construire la phrase de cette façon. Je pense donc que ça reste un processus entre guillemets assez normal dans l’absolu, mais je prends ce processus et je l’utilise dans un autre domaine, celui des chiffres. C’est inhabituel, mais puisque mon vécu est différent, mes connexions dans le cerveau sont différentes, mon enfance, mon cheminement, etc., pour moi cela reste un processus normal. Je suis dans une perception des données où je ne fais pas de différence entre un nombre et un mot, et donc mon cerveau traite de son mieux un mot ou un nombre de la même façon.

Les nombres premiers sont eux aussi particulier en mathématiques et ils ont selon vous une beauté intrinsèque. Quelle est leur signification à vos yeux ? Ils sont comme les atomes de l’univers numérique, les briques primordiales sur lesquelles sont basés les autres nombres. Dans mon nouveau livre je parle de ce lien assez peu reconnu entre la poésie et les nombres premiers, et le fait que les sextines par exemple sont des poésies basées sur les nombres premiers. Je ne sais pas si je suis le premier à faire cette observation mais en tout cas je n’ai jamais lu un autre livre qui en parle de cela.  J’ai trouvé cela intéressant et c’est pourquoi que je voulais le partager avec les lecteurs. Nous avons de la même façon les « haïku », des poèmes japonais qui sont écrits avec 3 vers de 5, 7 et 5 syllabes, ou les « tanka », avec 5 vers et 31 syllabes au total. Dans tous les cas ce sont des nombres premiers qui, par leur nature, donnent à cette poésie sa beauté. La beauté que l’on trouve dans un poème haïku ne vient pas des mots seulement mais de la structure, de la conjonction entre ces nombres premiers et les mots. On est dans une espèce de pureté.

Est-ce ainsi que vous ressentez les nombres premiers, comme quelque chose de pur ? Oui, quelque chose d’extrêmement poétique, de pur, de fondamental et surtout de vivant car par définition ils sont imprévisibles. On ne peut pas savoir à l’avance si un nombre composé de plusieurs chiffres est premier ou non. Et les mathématiciens ne savent pas toujours pourquoi les nombres premiers apparaissent dans telle situation et pas dans telle autre.

Vous devriez pouvoir les aider puisque vous ressentez une émotion avec les nombres premiers ?
Oui je ressens une émotion mais seulement pour les nombres jusqu’à 10 000, qui relèvent de mon vécu. Ce sont les nombres avec lesquels j’ai joué quand j’étais petit. Nous ne sommes donc pas dans une façon totalement différente de percevoir les nombres premiers. Nous restons dans le vécu et l’imaginaire d’un petit garçon qui jouait avec ces chiffres, qui leur donnait un sens et qui, par cette création, ce rapport, a développé une imagination mathématique et littéraire, et une vocation finalement.

Quelle place a pour vous la notion d’intuition ? Le processus inconscient dans la créativité ? Je sais que lorsque j’écris, la raison me dit qu’il faut tant de mots, telle structure, l’histoire, les personnages, etc. Et puis il y a la part de mystère, d’intuition, puisqu’à un moment donné on ne sait pas où aller et il y a un nombre potentiellement infini de façons d’aborder tel ou tel sujet, et il faut trancher. Des gens enseignent cela, l’écriture créative, etc. Je n’y crois pas trop. Bien sûr on peut apprendre à construire des phrase avec plus de cohérence, éviter les clichés, etc. Mais à un moment donné on est dans un parcours, une démarche qui est profondément subjective, profondément intuitive, et les professeurs ne servent pas à grand chose à ce stade. Il faut vraiment être là-dedans et faire confiance à l’intuition. J’écris des poèmes, je vais publier des poèmes en français et en anglais. Je vais également traduire un grand poète australien, Les Murray, lui-même autiste de haut niveau et cité chaque année pour le prix Nobel de littérature. Il est peut-être aujourd’hui le plus grand poète anglo-saxon. Traduire de la poésie est l’exercice le plus difficile, car on n’est pas simplement dans l’imitation mais dans la recréation. Et j’écris également mon prochain livre qui est un roman.

Justement il est connu que dans l’écriture romanesque, les personnages semblent prendre une vie propre. C’est symbolique ou à prendre au pied de la lettre ? Non, je pense que c’est vrai, c’est vécu. Mon troisième livre est un pont entre fiction et non-fiction, car certains chapitres se lisent comme des nouvelles. Je ne suis pas là pour donner des explications mais je suis dans l’envie de créer un univers dans lequel les gens peuvent se trouver, s’approprier un morceau de mathématique comme lorsqu’ils lisent un roman, une nouvelle.

Quelle est selon vous la place de l’inconscient dans le processus créatif ? L’inconscient joue un rôle. Il y a des règles que l’on s’impose, à chaque fois qu’on écrit un poème, une page. De même pour une équation ou un théorème, et à un moment donné on se trouve face à l’inconnu. Et à ce moment-là, écrivain comme mathématicien, on est obligé d’être très humble et de se dire qu’on ne sait pas quoi faire. Il faut alors rester éveillé à toute intuition, à la moindre pensée, la moindre image, le moindre souvenir. Tout cela peut venir d’un coup, surgir comme de nulle part et donner un sens à cette page blanche, à cette noirceur, à cet inconnu. J’ai écrit récemment un poème, un sonnet, et j’ai trouvé l’exercice très intéressant car il faut écrire d’abord 8 vers, puis 6 vers, et entre les deux on part ailleurs, on fait « autre chose ». Je ne savais pas comment surmonter ce gouffre entre les deux et c’est un souvenir personnel familial qui est revenu ; je l’ai écrit de façon poétique et à la fin de tout ce processus, sans raisonnement, j’ai réalisé que dans les rythmes et les motifs, il y avait des éléments cohérents dont je n’avais pas eu conscience au moment de les écrire. On crée inconsciemment, et ensuite il faut donner vie à cette création. C’est la où la raison, la logique et le conscient interviennent. Mais il faut laisser la place à ce travail inconscient, ne pas le négliger. Ce n’est pas parce qu’on ne le comprend pas totalement que c’est moins réel, moins intéressant ou moins important que le travail qui vient ensuite, qui est plus cohérent, plus logique, plus transparent.

Vous comprenez l’inconscient plutôt comme Freud ou comme Jung, ouvrant sur la transcendance et la spiritualité ? J’ai une foi chrétienne qui vient de mon propre vécu car mes parents n’étaient pas religieux. J’ai découvert cette foi il y a dix ans seulement, après des années de réflexion, de lecture, de vie. J’en parle un peu dans mon premier livre. Je suis protestant, et j’aime beaucoup le philosophe danois Kierkegaard par exemple, pour qui l’important était la relation individuelle entre Dieu et la personne. L’important n’est pas simplement d’appartenir à une église, de revendiquer une identité religieuse ou spirituelle, mais d’être profondément attaché à une identité qui se construit sur un travail intérieur. C’est là où l’on rejoint sûrement l’inconscient également, parce que nous sommes dans quelque chose qui évolue constamment, qui est par définition instable et qui nous pousse constamment à nous adapter, à grandir, à évoluer, à ne pas rester sur nos acquis mais à nous questionner constamment, à laisser la place au doute critique, au questionnement. Il ne s’agit pas de vouloir être tranquille, de vouloir s’éloigner des questions difficiles, dans le confort de telle ou telle spiritualité, mais au contraire de se frotter au concret. Ce sont des questions importantes, intéressantes et universelles, que je dois me poser.

Beaucoup de scientifiques se reconnaissent dans la philosophie de Spinoza : Dieu se révèle dans la Nature. C’est un grand penseur et j’ai beaucoup de respect pour sa pensée mais je ne suis pas dans cette pensée là puisque la foi chrétienne telle que je la perçois comme Kierkegaard, est une foi qui me lie à une personne qui s’appelait Jésus et que je considère selon ma foi comme étant divin. Donc nous ne sommes pas dans l’idée que la Nature est divine mais qu’elle est créée à l’origine par un être divin. Cela vient de mes réflexions et lectures, mais le moment qu’on peut appeler « révélation » si on veut a été une surprise absolue, un peu comme la chute d’un poème. On dit souvent qu’il s’agit d’une expérience jouissive, heureuse et libératrice alors que pour moi ça a été non pas douloureux mais humiliant, et vécu comme une agression car c’est quelque chose qui venait totalement de nulle part, qui cassait ma vision de l’univers et qui s’est imposé à moi. Je l’ai mal vécu au départ car je n’aime pas que les choses soient imposées. Mais par définition la vérité est ainsi, telle qu’on la vit. Je respecte totalement ceux qui n’ont pas cette foi bien sûr. Je n’ai pas de revendication, au contraire. Cela doit rester intime ; nous sommes dans un pays laïc et j’ai beaucoup de respect pour ces valeurs laïques. Cela reste donc complètement des questions intimes et personnelles mais je sais que j’ai vécu, comme un mathématicien ou un romancier, quelque chose de l’ordre de l’imposition, quelque chose d’extrêmement surprenant. A tel point que je l’ai d’abord mal vécu, comme une humiliation, quelque chose qui m’a mis dans l’embarras. Puis par la suite bien sûr j’ai compris que c’était quelque chose de très important, d’extrêmement précieux. Et aujourd’hui, plus de dix ans plus tard, je reste dans cette foi, avec beaucoup de fierté mais tous les jours cela me travaille. Tous les jours je suis dans le travail de l’imagination, de se poser des questions et d’essayer de vivre tout cela, pas forcément de le témoigner aux autres, mais de le vivre moi-même et par mon vécu donner du sens et que cela prenne chair au moins dans mes livres.

Vous parlez dans votre livre de la vie extraterrestre à travers l’évocation de l’équation de Drake. L’Eglise catholique a pris position sur le sujet. Quelle est votre réflexion ? J’explique dans le livre que l’argument de la probabilité, qui est celui qu’on entend souvent présenté par les mathématiciens ou par les religieux eux-mêmes, est pour moi très peu convaincant car l’univers est peut-être infini. Dans ce cas, la probabilité de la vie telle qu’on l’imagine, intelligente, consciente, est peut-être infinitésimale. Pour arriver de 0 à 1 il faut d’abord un nombre infini de fractions entre les deux. Il est donc possible que dans l’univers il faille un nombre infini de planètes pour arriver à une seule qui porte ses fruits, si j’ose dire. Donc je vis extrêmement bien l’idée – en tout cas ça ne me pose aucun problème et c’est lié bien sûr à ma foi – d’imaginer que nous sommes tout à fait seuls et que cela impose un devoir d’empêcher la guerre et la destruction, puisque nous sommes tellement précieux. L’important pour moi est l’imagination. Dès que quelqu’un est dans l’imagination – qui peut être l’imagination mathématique, religieuse, littéraire – le monde va mieux car à partir de ce moment-là on peut imaginer ce que c’est d’être juif, d’être musulman, de venir d’un autre pays, de vivre dans la pauvreté, de porter un prénom comme Mohamed dans un pays comme la France aujourd’hui, d’être riche, etc. On peut se poser ces questions, on peut être dans l’empathie, on peut être dans la compréhension et à partir de ce moment-là on va mieux, grâce à l’imagination. Mais je crains que l’on perde un peu cela, quand nous sommes tout le temps fixés sur nous-mêmes, nous lisons souvent un seul journal, le même site web ou le même blog, nous écoutons les mêmes politiques, nous créons très tôt notre propre univers et nous enfermons dedans.

L’imagination peut-elle aussi permettre de dépasser la peur, qui semble paralyser beaucoup de monde aujourd’hui ? Oui bien sûr, l’imagination crée des ponts entre les personnes, les différents univers, d’autres façons de penser. C’est pour cela que je vis très bien l’idée qu’il y ait des juifs, des musulmans, des athées, etc., puisque j’essaie en tout cas d’imaginer leurs vécus, leurs idées, leurs vérités… et je me dis que je n’ai pas de réponse, j’ai peut-être tort. Par définition la foi n’est pas certaine, sinon ce serait de la science. Tant que l’imagination est là et prime ans notre vie, je pense que la vie va mieux et le monde va mieux. Je crains qu’avec une société qui encourage presque à l’enfermement avec l’usage des ordinateurs… moi qui aie tant lutté pour m’échapper de cette prison qu’était l’autisme, je sais à quel point c’est important de sortir des limites qu’on s’impose à soi même. Lire parfois d’autres journaux, écouter d’autres sources d’information. Quand j’apprends d’autres langues, ce n’est pas pour les collectionner comme les papillons et se vanter, c’est parce que chaque langue porte un regard différent. Quand je lis sur Napoléon en français c’est un tout autre personnage que le Napoléon en anglais. La crise écrite en islandais est totalement différente de celle écrite en anglais, français ou allemand. Tout le monde ne peut pas lire dans toutes les langues, mais l’imagination est universelle. On n’est pas obligé d’être mathématicien ou écrivain pour le vivre. Mais c’est bien qu’à travers un livre comme le mien, si j’ose dire, les gens puissent à la fois découvrir les idées mathématiques qui sont finalement les idées littéraires, les idées universelles et plonger dans un univers qui je l’espère les libère aussi un peu de leur propre vécu, l’espace de quelques heures, le temps d’une lecture. Pour se dire par exemple : c’est vrai que l’univers comporte peut-être d’autres civilisations, et qu’est-ce que cela ferait. Ou peut-être que non, et dans ce cas qu’est ce que cela sous-entend pour notre existence. Et nous avons 10 doigts mais si nous en avions 11 ou 12 ou 9, ou si nous apprenions les mathématiques autrement à l’école… qu’est-ce que cela changerait ?

 

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